Entretien avec Daniel Ichbiah

Les nouvelles superpuissances

Bonjour Daniel. Comment vous est venue l’idée du livre ?

Il se trouve que je suis rédacteur en chef d’un magazine, Comment ça marche. Il y a deux ans et demi, un ami réalisateur m’a contacté. Il avait lui-même une amie qui subissait un préjudice de la part de Google. Quand on tapait le nom de cette femme, le moteur de recherche renvoyait des choses assez désagréables. Or cette femme voulait faire corriger cela ; ces résultats de Google qui lui portaient préjudice. Et elle ne parvenait pas à trouver un interlocuteur chez Google France. Quand elle appelait, apparemment, personne ne voulait la prendre au téléphone. Donc, j’ai contacté l’attachée de presse de Google et lui ai évoqué cette situation. L’attachée de presse, Emmanuelle à l’époque, a été fort sympathique. Pourtant, j’ai découvert que dans une situation comme cela, Google France ne proposait aucune solution concrète pour leur simple individu. Ce qui est désarmant, c’est que Google France, ce sont des gens sympathiques, vraiment sympathiques, gentils, bien élevés. Il n’en demeure pas moins qu’ils vont dire au pauvre internaute dont la réputation est salie la fameuse réplique : ‘c’est pas nous, pas nous !’. Ce n’est jamais de leur faute, on ne peut rien y faire. Tout est automatisé. Un mystérieux serveur quelque part en Californie ou ailleurs dans le monde, on ne sait pas trop produit les résultats de recherche. Si cela ressort pour cette fille, c’est vraiment dommage pour elle, pas de chance, mais on n’y fera rien. Cela m’a tellement intrigué que j’ai lancé une enquête plus approfondie sur le sujet pour Comment ça marche. Nous avons alors été vraiment sidérés par cette situation. En gros, et cela est valable pour Google France comme Yahoo France et d’autres, il y a dans ces filiales une irresponsabilité assumée face aux déboires du simple individu. C’est dingue comme situation. Si nous étions en 1941, le moteur de recherche dénoncerait Mr Weizman comme étant juif et ils vous diraient : ‘ce n’est pas nous, pas nous… Ce n’est pas de notre faute, beaucoup de gens ont dû taper cela.’ Vous allez trouver que j’exagère en faisant un tel parallèle mais il y a tout de même eu au moins un journaliste chinois qui s’est retrouvé derrière les barreaux à cause de Yahoo ! – sans parler des dissidents qui ont pu être interpelés et pour lesquels on ne sait pas tout. Donc cette irresponsabilité assumée avec un sourire dentifrice peut avoir des conséquences graves pour certains.

Dès que l’on creuse le sujet, on découvre que bien d’autres valeurs que l’on croyait acquises dans nos sociétés depuis des siècles sont en train d’être bafouées par les géants du Web. Il suffit de voir combien la justice française a dû peiner pour que Twitter France veuille bien communiquer l’identité des personnes qui avaient créé un groupe antisémite à la fin 2012. Par défaut, ces sociétés se considèrent ‘américaines’, c’est un comble. Ce sont des sociétés privées qui opèrent en France, elles font du commerce en France, mais agissent comme si elles n’avaient aucun compte à rendre chez nous.

Il y a deux semaines, j’ai assisté à une journée proposée par Google France pour optimiser son site Web – grâce à Moteurzine soit dit en passant. Une fois arrivé sur place, je n’ai obtenu aucun conseil en la matière, juste des gens qui voulaient me vendre des adwords. Donc, si Google France emploie des dizaines ou centaines de commerciaux pour démarcher ses mots clés publicitaires, il serait légitime qu’ils payent leurs impôts en France. Cela semble tomber sous le sens. Hélas, ce n’est que le sommet de l’iceberg…

Cette menace que font peser les grands de l’Internet sur notre liberté, concerne t-elle aussi les entreprises ?

Bien évidemment et Direct Energie en a été la preuve, ainsi que plein d’autres entreprises. Ainsi, en Irlande, un hôtel, après avoir tenté en vain d’amener à Google à supprimer une suggestion (comme quoi cet hôtel serait placé sous administration judiciaire, ce qui était faux) a dû aller devant les tribunaux pour tenter d’obtenir réparation. Je cite aussi le cas d’une entreprise du Midi qui s’est plaint que, lorsque son nom est tapé sur le moteur de recherche, celui d’un concurrent apparaît aussitôt. Pour toute réponse, ils ont eu droit à cette réponse comme quoi, c’était grosso modo la faute à ‘pas de chance’, que la cause se situerait aussi dans le nom de l’entreprise – comprenne qui pourra. Cela étant dit, les grosses boîtes comme Direct Energie ont les moyens de se défendre quand elles subissent un préjudice de Google France. Ils peuvent s’offrir les milliers d’euros que va réclamer un cabinet d’avocat ou encore les services d’une agence de e-reputation qui va se charger de nettoyer le Net pour eux. Les associations comme le MRAP ou la LICRA ont également des moyens. Ce qui me préoccupe davantage, c’est le jeune de 21 ans à la recherche d’un emploi. Lui, il n’a pas forcément les moyens de s’offrir une défense juridique.

Utiliser des outils alternatifs à ces grands, est-ce la solution ?

Oui, c’est essentiel. Il y a des associations comme la Quadrature du Net qui peuvent indiquer des solutions, des sites comme celui de Prism break pour ceux qui parlent bien anglais. Avant tout, ce que je conseille, c’est de ne pas avoir tous ses œufs dans le même panier. Ainsi, si on se sert de beaucoup d’outils Google sur son Mac ou PC, il vaut mieux alors ne pas avoir un téléphone Android parce que sinon, on peut être pisté par Google du matin au soir. Inversement, si on utilise la nouvelle suite Office de Microsoft et les outils de cette société, un téléphone Android ou un iPhone sera préférable à un smartphone sous Windows. Une autre astuce – ce serait long d’expliquer pourquoi ici – c’est d’utiliser plusieurs navigateurs, ne pas utiliser le même navigateur pour aller sur Facebook et pour faire des recherches sur le Web. Et plus généralement, il faut généraliser les VPN, ces outils qui vous assurent une visite sécurisée du Web – c’est une autre adresse IP que la vôtre qui circule alors sur le Net. Cela étant dit, il faut tout de même éviter les VPN américains, car ils ont hélas très souvent passé des accords avec la NSA… Il existe plein d’autres solutions – la place me manque ici…

Les cinq points que vous donnez, ce sont les règles de réussite de toute entreprise, non ?

En fait ce que je dis à propos de ces 5 points, c’est que seules un tout petit nombre est parvenu à les maîtriser. Cela a été le cas de Microsoft dans les années 90 mais auparavant d’IBM dans les années 60 – 70 (et de AT&T dans les télécoms aux USA, ce qui a provoqué leur démantèlement). C’est aujourd’hui le cas de Google. Apple n’est pas parvenu à maîtriser les 5, et il en est de même pour Facebook ou Twitter. Dans cette mesure, ils sont plus vulnérables. C’est rarissime d’arriver à maîtriser les 5 points. Dans les sociétés de cinéma, nous n’avons jamais eu cela. Ce n’a pas non plus été le cas dans les maisons de disque, les vendeurs d’électroménager. Que cela se soit passé dans l’informatique pour déjà deux sociétés est donc très étonnant. Heureusement, toutes ces boîtes ont un talon d’Achille…

Vous écrivez que « 77 % des recruteurs effectuent des recherches en ligne sur les candidats à un poste et 35 % d’entre eux éliminent d’emblée un postulant sur la base de ce qu’ils ont trouvé. » Finalement, pour toute personne qui recherche un emploi, il est préférable de ne pas exister sur le net ?

Il est certain qu’il y a aujourd’hui des gens a qui n’arrivent pas à trouver un emploi à cause d’outils comme Google, Twitter ou Facebook et que les filiales de ces groupes américains ne s’en préoccupent aucument. Cela étant dit, on ne peut pas vivre sans les outils de son époque. Ce serait comme ceux qui auraient refuser d’utiliser une automobile dans les années 20. ll faut juste faire preuve d’une vigilance extrême. Ainsi, il faut résister contre la tentation d’accumuler des amis Facebook si on les connaît pas du tout dans le réel. Il y a aujourd’hui des gens qui ont été condamnés en justice grâce à Facebook et qui avaient été dénoncés par leurs ‘amis’. La course au nombre d’amis, comme bien d’autres artifices du Net est à double tranchant. Et que dire de ceux qui indiquent sur leur profil leurs opinions politiques, leur statut marital, les écoles qu’ils ont suivi, leurs préférences sentimentales. Réveillons-nous les gars. La fête est finie !.. Les géants du Net ne sont pas nos amis, quand bien même ils nous offrent tous ces beaux services gratuitement. Comme me l’a fait remarquer Jean Zeid de France Info chez qui je suis passé la semaine dernière, la vérité, c’est que chacun de nous est train de devenir un ‘produit’, un profil marketing qu’ils vont commercialiser à leurs annonceurs : Jean Martin, 48 ans, marié, deux enfants, habitant de la banlieue Lyonnaise… Mais bon, comme je le disais plus haut, cela ce n’est que la partie visible de l’iceberg. S’ils se contentaient de faire cela, on leur pardonnerait éventuellement. La vérité est plus sombre et il est devenu urgent de se protéger et mieux encore, retirer un peu du pouvoir que nous avons-nous-même donné aux géants du Web…

Merci Daniel pour avoir répondu à mes questions.

Cet article vous est proposé par Chris Hédé

© 1999 à 2015 MoteurZine par IDF.net

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